Les semences défendues bec et ongles par les autochtones arhuacos

COLOMBIE • Menacé par des projets de barrages et de mines, le peuple autochtone arhuaco se défend aussi contre les semences transgéniques. Et bâtit des alternatives avec d’autres mouvements dans le monde. Rencontre.

Représentante d’une culture ancestrale dédiée à la Terre mère, Ati Quigua ne comprend pas l’attrait exercé par les semences génétiquement modifiées: «Ils disent que ces graines sont plus productives. Mais pour l’être, elles ont besoin d’un paquet agrotoxique qui en finit avec la vie du sol. Quand arrivent les pluies, l’eau transporte ces produits dans les rivières, lesquels tuent les poissons. Lorsque les oiseaux les mangent, ils en meurent aussi. Comment peut-on donc servir cette nourriture à des enfants dans les villes du monde?» a déclaré à Genève la leader du peuple arhuaco de la Sierra Nevada. La jeune femme de 34 ans, oratrice hors pair, première indigène femme élue en Colombie en 2004 (au Conseil municipal de Bogota), mène tambour battant la Campagne nationale pour les semences et la vie. L’organisation de son peuple, la Confédération indigène Tayrona, a été mandatée par tous les autres groupes autochtones de Colombie pour défendre la question alimentaire au niveau national.

Septante pour cent des semences «contaminées»
Dans son pays, comme dans d’autres Etats de par le monde, le parlement a criminalisé à travers une loi la reproduction des semences traditionnelles et a obligé de facto les paysans à acheter les semences certifiées, souvent transgéniques, vendues par les multinationales de l’agrobusiness. Une législation adoptée pour répondre aux exigences du traité de libre-échange signé avec les Etats-Unis.
La saisie et la destruction par le feu de 70 tonnes de récoltes paysannes déclarées illégales par les autorités ont provoqué la révolte des petits agriculteurs en 2013. La grève nationale des petits producteurs qui s’est ensuivie a contraint les autorités à faire marche arrière, poussées en ce sens par un arrêt de la Cour constitutionnelle déclarant cette législation inapplicable. Mais la victoire n’est que partielle et la loi n’a pas été abrogée: «Nous sommes très préoccupés. Les transgéniques, comme le maïs Roundup ready de Monsanto, ont contaminé 70% des semences en Colombie. Les oiseaux les transportent partout», explique la militante.
Si la critique des autochtones envers l’ingénierie agricole est bien ancrée dans la réalité, elle s’inscrit aussi dans une vision spirituelle: «Nous sommes nous-mêmes des semences. Les semences racontent des histoires, elles sont vivantes. Nous en prenons soin avec le même amour que la semence humaine. Nous chantons et dansons pour elles, des semailles aux récoltes. Ainsi a surgi la ‘cult-ure’, le culte de la terre», raconte Ati Quigua. Les Arhuacos leur ont même dédié une cité, Teyuna, la ciudad perdida en espagnol (la cité perdue), dont il reste aujourd’hui des vestiges très prisés par les touristes. «Grâce à ces soins apportés durant des siècles, nous disposons de 36 000 variétés de haricots (frijoles). Pourquoi l’homogénéisation du marché ne nous offre que quelques variétés? Notre campagne a pour slogan: ‘Si nous vivons dans un paradis, pourquoi ne pas manger comme des dieux?’».

Science contre connaissance
A cette lumière, la technologie OGM n’aurait pas d’autre objectif que de servir les intérêts de quelques-uns: «Depuis des siècles, nous payons notre dû à la nature à travers nos rites envers les semences. Mais le Congrès colombien a légiféré au nom de la science pour favoriser les appétits des multinationales. Or ce sont les mêmes entreprises qui financent cette science qui méprise nos connaissances», estime la représentante indigène.
Si les Arhuacos, comme certains autres peuples autochtones de Colombie, restent relativement préservés de l’extension des cultures transgéniques grâce à la protection d’une partie de leurs territoires par le statut de réserves indigènes, les effets collatéraux de ces plantations se font durement sentir: «Les monoculures agrotoxiques, par exemple la palme ou le coton, sont plantées tout autour de la Sierra Nevada. Elles polluent les rivières où se trouvent nos sites sacrés. Et elles sont très gourmandes en eau, laquelle provient de notre montagne. Un barrage y a déjà été construit pour alimenter ces plantations, entrainant un déplacement de population, et un autre de ces ouvrages, du nom de Besotes, est en projet.» Pire, la famine qui a touché un autre peuple indigène de la région, les Wayuus, provoquant la mort de trois mille enfants entre 2008 et 2013, aurait un lien avec la rareté de l’eau générée par ces monocultures, selon Ati Quigua.

Créer un réseau mondial
Venue présenter ses doléances devant les Nations Unies à Genève, la jeune indigène, qui était accompagnée de deux autres délégués arhuacos, déclare surtout avoir profité de son voyage pour tisser des liens de solidarité avec de nombreuses ONG et organisations sociales en Europe: «Nous sommes ici pour créer un mouvement agro-écologique mondial, allié à des consommateurs conscients de la nécessité d’une vie saine et responsable.»
En Colombie, la résistance face à
l’éradication des semences natives s’organise aussi. Les paysans et les indigènes y mettent sur pied des réseaux de «gardiens de semences» et des «banques de semences». «Il faut multiplier et semer. Nous avons invité à la fin de l’année passée tous ces acteurs à se réunir dans notre capitale Nabusimake (Vandana Shiva, la fameuse activiste indienne a signé leur appel, ndlr). Et nous comptons tenir une nouvelle réunion prochainement», indique Ati Quigua.
C’est sous le signe de l’urgence que la jeune indigène conclut: «L’Etat colombien a mis deux cents ans avant de reconnaître les autochtones en tant que personnes, en 1991. J’espère qu’il ne mettra pas un autre siècle pour reconnaître les droits des semences, des animaux et des plantes sacrées. Nous n’avons pas ce temps-là». I